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PUBLIÉ LE 16/11/2018

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Inexploré Hors-Série n°7

Histoires et lieux extraordinaires de France

LE LIVRE À LIRE

Dossiers inéxpliqués

Joslan F. Keller
Ed. Scrineo
Magazine » Enquêtes

Les fantômes du Petit Trianon

Le 10 août 1901 dans les jardins du château de Versailles, deux Anglaises vivent une sorte de régression temporelle et se retrouvent à l’époque de Marie-Antoinette. Hallucination, fantasme ? Depuis plus d’un siècle, l’affaire n’a cessé de passionner les chercheurs en parapsychologie.

Les deux protagonistes ont un profil singulier. Charlotte Anne (Annie) Moberly a été vingt ans la secrétaire de son père, ancien professeur à Oxford puis évêque de Salisbury, avant de devenir directrice du St Hugh’s Hall, troisième collège féminin de l’université d’Oxford. Son amie est Eleanor Frances Jourdain, elle-même diplômée d’un collège féminin d’Oxford. À l’époque des faits, elle vit à Paris et Annie Moberly vient lui rendre visite pour lui proposer de devenir sa directrice adjointe au St Hugh. Rappelons qu’un college est un établissement d’enseignement supérieur et que ces deux femmes sont donc plutôt des intellectuelles instruites et cultivées.


Innocente promenade à Versailles



Pour autant, Mlles Moberly et Jourdain ne sont pas particulièrement familières de l’histoire de France. Après une promenade dans Paris, elles décident de se rendre à Versailles pour visiter le château et ses jardins. Après avoir apprécié les charmes du palais de Louis XVI, elles souhaitent voir le Petit Trianon, une résidence annexe dans laquelle la reine Marie-Antoinette aimait se retirer. Tout en bavardant dans les allées du parc, elles parviennent devant un bâtiment qui est le Grand Trianon et réalisent qu’elles ont fait fausse route. D’après leur plan, il leur faut emprunter une autre allée et c’est à compter de ce moment que la promenade va prendre un tour plutôt étrange.

Elles raconteront ensuite qu’elles ont toutes deux ressenti, sans l’avouer à l’autre, une impression bizarre entre oppression et anxiété, tout au long de cette visite. Elles longent un premier bâtiment et Mlle Moberly aperçoit une femme à une fenêtre en train de secouer un torchon. Elle se demande alors pourquoi Mlle Jourdain, plus à l’aise en français, ne lui demande pas de confirmer leur chemin. Il s’avérera qu’Annie Moberly est la seule à avoir vu cette femme. Parvenant à un carrefour, elles croisent deux hommes vêtus de longs manteaux et coiffés d’un tricorne, une bêche à la main. Mlle Jourdain leur demande cette fois-ci de leur indiquer le chemin qui mène au Petit Trianon mais les deux hommes lui répondent de façon étrangement mécanique et froide. Reformulant sa question, elle finit par comprendre la direction à suivre. Un peu plus loin, une femme et une jeune fille sont assises sur le seuil d’une petite chaumière et portent un costume qui semble à Melle Jourdain plutôt suranné.


Une femme en train de dessiner



Alors que l’atmosphère leur semble de plus en plus pesante, elles arrivent ensuite devant un pavillon chinois qu’elles prennent pour le Temple de l’Amour, une rotonde à l’antique située à l’est du jardin anglais du Petit Trianon. Mais elles se sont bel et bien égarées, et s’effraient davantage encore en voyant un homme assis au pied de l’édifice, portant un manteau, et qui tourne vers elles un visage menaçant, basané et vérolé. Mlle Moberly insistera plus tard sur le caractère non naturel, sinon surnaturel, de l’environnement : « Même les arbres, derrière le bâtiment, semblaient être devenus plats et inertes, comme en tapisserie. Ni jeux d’ombre et de lumière, ni brise dans les arbres : tout était d’une intense immobilité. » Soudain, un autre homme apparaît devant elles. Plutôt beau, grand et vêtu d’une cape noire, ses cheveux bouclés dépassent d’un chapeau à large bord. Il leur parle avant de s’éloigner rapidement, mais elles ne comprennent qu’une chose : il faut tourner à droite. Elles suivent donc ce conseil et, après avoir traversé un bois sombre, elles débouchent enfin face au Petit Trianon, côté nord. Sur le côté ouest, Mlle Moberly aperçoit une femme dans l’herbe en train de dessiner. Alors que celle-ci lève la tête, Annie ressent de nouveau une impression désagréable. Sa grande robe décolletée est d’un style vraiment particulier pour une touriste ; elle porte également un fichu vert et un grand chapeau blanc. Les deux Anglaises font ensuite le tour du bâtiment et pénètrent dans la cour côté sud. Un jeune homme à l’allure de serviteur les invite alors à le suivre dans le petit palais où une joyeuse troupe fait la noce. Les invités sont vêtus à la mode de ce début de XXe siècle et tout redevient ensuite normal, les sensations d’étrangeté et d’oppression s’évanouissant.


Des personnages distants… de plus d’un siècle



Que s’est-il passé ? Les deux amies garderont pour elles-mêmes leurs ressentis étranges, jusqu’à ce qu’Annie Moberly décide de raconter l’épisode dans une lettre à sa soeur. À nouveau saisie par cette sensation d’irréalité, elle s’en ouvrira de façon frontale à Mlle Jourdain en lui demandant tout de go : « Pensez-vous que le Petit Trianon soit hanté ? » « Oui, je le pense », lui répondra celle-ci sans hésitation.

La dessinatrice du jardin pourrait fort bien être Marie-Antoinette elle-même, en référence à un portrait de 1785.

Elles se confient alors l’une à l’autre et partagent leurs impressions de cette étrange visite. Pourquoi l’homme aux cheveux bouclés portait-il une cape en plein été ? Pourquoi ces personnages semblaient-ils si distants… ? En échangeant davantage, elles constatent en outre qu’elles n’ont pas toutes les deux vu la même chose. Par exemple, la femme en train de dessiner n’a été vue que par Mlle Moberly, mais son amie est la seule à avoir vu la femme et la jeune fille sur le seuil de la chaumière. En se plongeant dans les archives, Eleanor Jourdain constate que le 10 août est l’anniversaire de la chute de la monarchie constitutionnelle, en 1792.

Se pourrait-il que le lieu ait enregistré la mémoire de ce jour qui marque également le début de la première Terreur ? Elle retourne seule à Versailles en janvier 1902 et les lieux lui semblent différents. Elle a de nouveau des perceptions étranges, dont une musique qu’elle mémorise et dont on lui assurera qu’il s’agit d’un style des années 1780. En faisant des recherches, Mlle Moberly pense que la dessinatrice du jardin pourrait fort bien être Marie-Antoinette elle-même, en référence à un portrait de 1785 sur lequel elle reconnaît ses traits et où elle porte la même tenue. Par ailleurs, les deux jeunes femmes se souviennent de détails qui ont disparu : une charrue, un pont… Les « jardiniers » portaient en fait un costume semblable à celui des gardes suisses de la reine et la porte d’où est sorti le serviteur est depuis longtemps condamnée. Enfin, l’homme au visage vérolé ressemble beaucoup au comte de Vaudreuil, qui fut un proche de la reine. (...)


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