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PUBLIÉ LE 09/05/2018
  • redigé par INREES INREES
    La rédaction

LE LIVRE À LIRE

La vie secrète des animaux

Peter Wohlleben
Éditions Les Arènes
Magazine » Bonnes feuilles

La vie secrète des animaux

Un animal peut-il faire des projets ? L’abeille a-t-elle une conscience d’elle-même ? Amour, deuil, compassion, conscience de soi… Peter Wohlleben, auteur du bestseller « La vie secrète des arbres », nous offre une excursion dans le monde caché des animaux.

Nous sommes nombreux à nous intéresser à ce que ressentent les animaux. Mais, la plupart du temps, cet intérêt se limite à certaines espèces et excepte notamment celles qui nous paraissent dangereuses ou qui nous répugnent. « À quoi peuvent bien servir les tiques ? » On me pose souvent cette question, et elle m'étonne toujours. Car je ne crois pas que chaque animal ait une fonction spéciale dans l'écosystème. Vous trouvez cela étrange de la part d'un forestier? Selon moi, c'est au contraire une façon de respecter chaque créature comme il se doit.

Mais n'allons pas trop vite. Commençons par d'autres exemples. Pourquoi pas celui des guêpes ? Ces insectes, qui forment des colonies, peuvent être très agaçants en fin d'été, et moi aussi j'ai fini par en avoir ma claque, des piqueuses à rayures. À moins que je leur aie gardé rancune depuis un incident de jeunesse… Je pédalais à vive allure pour aller à la piscine quand une guêpe volant en sens inverse vint se ficher entre mes lèvres sous l'effet de la vitesse. Je pinçai la bouche, mais ne pus l'empêcher de me piquer à plusieurs reprises, telle une machine à coudre. Ma lèvre inférieure enfla aussitôt presque à en éclater, ce qui me fit vraiment peur. Sans compter qu'à cet âge-là, on manque déjà un peu d'assurance, alors se retrouver défiguré…

Bref : autant dire que, depuis ce jour, je ne porte plus vraiment les guêpes dans mon cœur. L'un ou l'autre d'entre vous a peut-être vécu un épisode semblable ; en tout cas, tous les répulsifs et autres pièges en vente dans le commerce n'ont rien de surprenant - telles ces structures de verre en forme de cloche que l'on remplit de solutions sucrées pour attirer les guêpes et les noyer. Cela a l'air cruel, et ça l'est. Mais les insectes qui piquent étant considérés comme inférieurs, les scrupules ne sont pas de bon ton.

Changement de décor : nous voici à présent dans un chou blanc, poussant sur la plate-bande d'une collègue. Ses feuilles charnues accueillent en nombre les chenilles dodues de la piéride du chou. Elles aussi sont des nuisibles, qui trouent les feuilles jusqu'aux nervures. Ma collègue nous a demandé conseil, et Miriam et moi avons pu l'aider: nous avions eu de bons résultats avec de l'huile de neem les années précédentes. Cet insecticide écologiquement irréprochable (autorisé dans les exploitations biologiques) nous a permis de sauver nos têtes de chou jusqu'à la récolte. Mais nous n'avons fina­ lement pas eu l'occasion de tester l'huile sur la plate-bande: c'est là que les guêpes entrent à nouveau en jeu. Elles se jetèrent sur les chenilles, les réduisirent en morceaux et les transportèrent jusqu'à leur nid pour leur couvain affamé. En moins de deux, plus de sales bestioles sur la plate-bande. Et nous avons observé la même chose chez nous, à la maison forestière : le fléau estival des guêpes protégea des chenilles nos rangs de choux. Alors, nuisible la guêpe ?

Des étiquettes semblables ont été collées à la plupart des animaux de nos jardins. Mésange : utile (mange les chenilles); hérisson : utile (mange les limaces) ; limace : nui­ sible (mange la salade), puceron: nuisible (suce les plantes). Encore heureux qu'à chaque nuisible correspondent des animaux utiles, qui le contiennent… Mais compartimenter ainsi la nature suppose nécessairement deux hypothèses : il faut, premièrement que le monde ait été créé selon un plan parfaitement conçu, où tout se coordonne et s'équilibre ; deuxièmement, que son créateur ait fait ce monde dans le seul but de satisfaire les besoins de l'homme. La question de savoir à quoi sert une tique est on ne peut plus logique dans une telle vision du monde. Mon propos n'est pas de dénoncer ces classifications, diffusées, après tout, par les associations de protection de la nature, qui favorisent les animaux dits utiles en leur construisant des abris. Mais la nature se laisse-t-elle vraiment mettre dans de telles cases ? Dans laquelle alors serions-nous rangés ?

Je pense plutôt que si la vie, qui trépide à l'infini de millions d'espèces, s'est si bien équilibrée, c'est parce que celles qui sont trop égoïstes et exploitent sans vergogne les ressources communes déstabilisent l'écosystème, puis le transforment, lui et ses habitants, de manière radicale. C'est ce qu'il s'est passé il y a quelque 2,5 milliards d'années. À cette époque, beaucoup d'espèces étaient anaérobies, c'est-à-dire qu'elles vivaient sans consommer d'oxygène. Notre indispensable gaz respiratoire était un pur poison pour la vie d'alors. Et puis, un jour, des cyanobactéries ont commencé à se répandre à toute vitesse. Elles se nourrissaient par photosynthèse et rejetaient un déchet dans l'air : l'oxygène. Il fut d'abord absorbé par des roches contenant, par exemple, du fer, lequel rouilla. Puis, l'excédent finit par être tel que l'air en accumula toujours plus, jusqu'à ce qu'un seuil mortel soit finalement dépassé. Beaucoup d'espèces disparurent, et le reste apprit à vivre avec l'oxygène. Nous sommes, en fin de compte, les descendants des créatures qui se sont adaptées. Des ajustements minimes ont lieu tous les jours. Ce que nous concevons comme un bon équilibre entre proies et prédateurs, par exemple, est en réalité un rude combat, qui compte beaucoup de perdants.

Quand un lynx parcourt son immense territoire, c'est qu'il a envie de manger un chevreuil. À défaut d'être un bon sprinteur, le félin doit miser sur l'effet de surprise. Sont particulièrement faciles à attraper les herbivores imprudents qui ne se doutent de rien, la présence de grands félins ne s'étant pas encore ébruitée parmi eux. Le lynx peut déguster un chevreuil par semaine, mais seulement tant que les autres n'ont pas été avertis. Car, alors, c'est la panique dans la forêt au moindre craquement, et même les animaux domestiques sont sur leurs gardes. Un collègue m'a raconté que son chat est le premier à signaler la présence d'un lynx dans son district. À en croire le forestier, dans ces cas-là, son tigre de salon n'ose plus sortir. Comment le chat a-t-il eu vent du lynx? Ça, il n'en a aucune idée. Peut-être est-ce le comportement de l'ensemble des proies potentielles qui fait naître dans la forêt une sinistre atmosphère de méfiance? Quoi qu'il en soit, le résultat est que le lynx réussit de moins en moins souvent son coup et doit partir plus loin. Ce n'est qu'à des kilomètres de là, dans un nouveau secteur peuplé d'insouciants, qu'il pourra à nouveau chasser sans difficulté. Mais si trop de lynx fréquentent la même zone, il finit par ne plus y avoir de proies naïves du tout. L'hiver, en particulier, quand les températures baissent et que les besoins en énergie s'élèvent en conséquence, nombreux sont les lynx qui meurent de faim, notamment les jeunes sans expérience. On pourrait aussi dire que la population se régule toute seule, mais ce sont tout de même des êtres vivants qui meurent, et de façon plutôt cruelle.

La nature n'est pas un meuble à casiers. Il n'existe pas d'espèces fondamentalement bonnes ou mauvaises, comme nous l'avons déjà vu à propos de l'écureuil. Il est cependant bien plus facile à ce dernier qu'à la tique d'éveiller notre compassion ou, au moins, notre intérêt. Et pourtant, cette minuscule créature repoussante a, elle aussi, un ressenti, qu'il est possible de prouver empiriquement, du moins en ce qui concerne les sensations toutes simples comme la faim. Car ce n'est que lorsque son estomac gargouille que le petit arachnide a une folle envie de sang de mammifère. Il doit être désagréable d'avoir l'estomac vide, surtout s'il n'a pas été rempli depuis une petite année, laps de temps maximal que peut tenir la tique entre deux repas.

Si un gros animal arrive d'un pas lent, elle perçoit les secousses et sent également la sueur, entre autres effluves malodorants. Aussitôt, elle tend ses petites pattes de devant : avec un peu de chance, elle pourra s'accrocher au corps ou aux pattes qui passent et accompagner sa nouvelle monture. Puis, elle rampe jusqu'à une région cutanée fine et bien chaude, où elle plante ses dents. A l'aide de son rostre, elle s'ancre dans la lésion et boit à petites gorgées le sang qui en sort. Le petit vampire peut ainsi grossir jusqu'à atteindre le volume d'un pois. Il traverse trois stades de mue, avant lesquels il lui faut, chaque fois, trouver une nouvelle victime afin de faire des provisions, ce pourquoi il peut mettre jusqu'à deux ans à devenir adulte. Quand c'est enfin fait, le mâle et la femelle, plus grosse que lui, ont tellement sucé de sang qu'ils en éclateraient presque. Il ne manque plus que le finale: le mâle doit s'accoupler. Ou plutôt veut s'accoupler. Comme nous, il est mû par des instincts, avide de trouver une partenaire pour s'agripper à elle et saisir sa chance. Puis - et le parallèle, heureusement, s'arrête là – il meurt. La femelle vit encore assez longtemps pour pondre jusqu'à deux mille œufs avant d'expirer à son tour.

Chez les mammifères, nous qualifierions de dévoués des animaux pour qui le summum du bonheur, ou plutôt - parce qu'on ne peut prouver pour l'instant qu'ils en ressentent - le couronnement de la vie consiste à faire voir le jour à des milliers de petits avant de mourir d'épuisement. Mais, pour l'heure, les hommes, hélas, n'éprouvent envers les tiques rien d'autre que du dégoût.

Intelligence collective ?

Les insectes vivant en société pratiquent la division du travail. Les scientifiques ont forgé depuis longtemps déjà le concept de superorganisme, au sein duquel chaque individu n'est que la partie d'un grand tout. En forêt, les représentantes typiques de ce phénomène sont les fourmis rousses des bois. Elles construisent d'énormes monticules : le plus gros que j'ai trouvé dans mon district faisait cinq mètres de diamètre. À l'intérieur vivent le plus souvent plusieurs reines, qui pondent et assurent ainsi la péren­ nité de la colonie. Jusqu'à un million d'ouvrières sont aux petits soins pour elles. Les mâles ailés constituent la dernière caste ; ils s'envolent pour s'accoupler avec les reines, puis meurent. L'extraordinaire longévité - pour un insecte - des ouvrières, qui peuvent vivre jusqu'à six ans, est toutefois éclipsée par celle des reines avec leurs vingt­ cinq ans maximum. Les modestes ouvrières n'en ont pas moins besoin de soleil pour donner le meilleur d'elles­mêmes. Voilà pourquoi la fourmi rousse se plaît dans les forêts lumineuses de résineux.

Si la fourmi rousse des bois s'est répandue au cœur de l'Europe bien au-delà de son habitat naturel, c'est en raison du développement de la culture des épicéas et des pins. Qu'elle ait été placée sous protection tient moins à sa rareté qu'à sa réputation de « policière des bois ». Elle est censée, en effet, aider les forestiers à se débarrasser des nuisibles envahissants, tels les scolytes ou les chenilles de papillons - rôle qui, en fait, n'intéresse pas le moins du monde l'insecte roux et noir. Il ne se contente pas de ces derniers et mange aussi, évidemment, des espèces protégées très rares. Nos catégories - utile ou nuisible - lui sont inconnues. Mais le pouvoir de fascination qu'exerce une société de fourmis ne s'en trouve aucunement diminué.

Leurs parentes, les abeilles, vivent à peu près de la même façon et sont très bien étudiées. Elles connaissent aussi, dès le berceau, un strict partage des tâches. Prenons le cas de la reine, qui se développe à partir d'une larve normale fécondée. Alors que les autres bébés abeilles sont nourris avec un mélange de nectar et de pollen, la larve de laquelle doit un jour éclore une souveraine reçoit une sécrétion spéciale: la gelée royale, fabriquée dans les glandes hypo­pharyngiennes et mandibulaires des ouvrières. Tandis que les larves normales mettent vingt et un jours à devenir des insectes, ce régime express produit en seize jours une nouvelle reine. Celle-ci ne voyage qu'une fois dans sa vie : lors du vol nuptial, au cours duquel elle s'accouple avec les faux bourdons, les abeilles mâles. De retour au sein de la colonie, elle pond jusqu'à la fin de sa vie (qui dure quatre à cinq ans) jusqu'à deux mille œufs par jour, sauf durant une courte pause hivernale. Les ouvrières, pour leur part, triment toute leur courte vie. Les premiers jours suivant l'éclosion, elles prennent soin des larves, et dix jours plus tard, elles s'occupent aussi du stockage et de la transformation du nectar en miel. Ce n'est qu'au bout de trois petites semaines qu'elles ont le droit de sortir dans les prés et les champs pour vaquer à la récolte pendant trois nouvelles semaines.

Puis, après s'être usées au travail, elles meurent. Seules les abeilles d'hiver, qui attendent le printemps suivant blotties en grappe autour de la reine, vivent un peu plus vieilles. Les faux bourdons, pour leur part, n'ont d'autre tâche que de féconder la reine, et comme cela n'arrive qu'une fois, et à une minorité d'entre eux, ils passent le plus clair de leur temps à glandouiller.

Tout est donc bien programmé, jusqu'à la moindre séquence. À l'intérieur de la ruche, les abeilles dansent pour se transmettre des informations sur les sources de nectar et leur éloignement. Elles transforment le nectar en miel en y additionnant des sécrétions glandulaires et en faisant sécher le mélange sur leur toute petite langue. Elles exsudent aussi de la cire, dont elles ont l'art de faire des rayons. La science reconnaît certes à sa juste valeur ces réalisations, mais, comme de si petits cerveaux ne sauraient, semble-t-il, atteindre le top niveau, le tout a été relégué au rang de superorganisme. Et les perfonnances cognitives des abeilles qualifiées d'intelligence collective. Dans un organisme de ce type, tous les animaux œuvrent ensemble, de façon coordonnée, comme les cellules d'un corps plus grand. Si chaque animal est considéré en soi comme plutôt bête, on estime quand même que la coordination de leurs actions et la capacité à réagir aux stimuli environnementaux relèvent bel et bien de l'intelligence. C'est là une façon de priver l'individu de son individualité : il est réduit à n'être qu'un rouage dans la machine, une pièce du puzzle. En apiculture, on définissait d'ailleurs jadis la colonie comme un être unique.

Notre vision humaine des choses indiffère complètement les petites bêtes ailées et, depuis que j'ai des abeilles, je sais en outre que cette thèse est fausse. Car il s'en passe dans ces petites têtes ! L'abeille est parfaitement capable de se souvenir de certaines personnes : qui l'embête est attaqué, qui la laisse en paix peut se risquer bien plus près.

Le professeur Randolf Menzel, de l'université libre de Berlin, a fait bien d'autres découvertes étonnantes… Lesjeunes abeilles qui quittent la ruche pour la première fois se servent du soleil comme d'une sorte de boussole. Elles mettent au point, grâce à lui, une carte intérieure des alentours de leur logis, qui leur permet de retenir leurs itinéraires de vol. En bref, elles se représentent leur environnement. En matière d'orientation, elles nous ressemblent, donc, puisque nous possédons, nous aussi, ce genre de carte intérieure. Mais ce n'est pas tout... Au moyen d'une danse exécutée à leur retour devant leurs congénères, les ouvrières donnent des indications sur l'abondance, la direction et l'éloignement de la source de nectar : un champ de colza à la floraison luxuriante, par exemple. Randolf Menzel et ses collaborateurs ont fait l'expérience de supprimer cette source. Les abeilles, qui sont rentrées frustrées, se sont alors procuré les coordonnées de nouveaux champs de fleurs auprès d'autres ouvrières, toujours grâce à leur danse. Aussi, quand les chercheurs supprimèrent aussi cette seconde source d'approvisionnement, la frustration gagna de nouveau les abeilles de retour à la ruche.

Les observations de Menzel ne s'arrêtent pas là, tant s'en faut... Certaines abeilles firent une nouvelle tentative au premier endroit et, quand elles s'aperçurent qu'il n'y avait toujours rien, elles filèrent directement vers le second. Comment s'y sont-elles prises? La danse de leurs semblables ne leur avait indiqué que la distance et la direction par rapport à la ruche. Seule explication possible: les petites bêtes ont su utiliser avec pertinence les informations concernant le second endroit pour le trouver à partir du premier.On peut aussi dire qu'elles se sont souvenues, qu'elles ont réfléchi, puis conçu un nouvel itinéraire. L'intelligence collective n'a pu leur être, en l'occurrence, que de bien peu d'utilité. C'est bien de leurs petites têtes que naissent ces idées - et bien d'autres. Quand elle fait des projets, quand elle réfléchit à des choses qu'elle n'a pas encore vues et perçoit en même temps son corps, l'abeille est consciente d'elle-même. «L'abeille sait qui elle est», pour citer Randolf Menzel - et elle n'a besoin pour cela ni de son essaim ni de l'intelligence collective.(…)



Extrait du livre de Peter Wohlleben, La vie secrète des animaux - Amour, deuil, compassion : un monde caché s’ouvre à nous, éditions Les Arènes, 2016.


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