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PUBLIÉ LE 29/10/2019

A RETROUVER DANS

Inexploré n°44

Quand l'inexplicable bouleverse notre vision du monde...
Magazine » Air du temps

Des visions qui révèlent l’âme

Une foule d’études scientifiques montre que les substances psychédéliques recèlent un potentiel de guérison inexploité sur des pathologies comme la dépression, l’anxiété, l’addiction ou le stress post-traumatique. Comment comprendre cette efficacité ? En faisant un détour par le caractère profondément mystique et initiatique de l’expérience.

« Il n’y a tout simplement pas de mots pour décrire ce que j’ai vécu, mais je peux dire que le récit négatif qui constituait auparavant mon existence a complètement disparu. Il a été remplacé par un sentiment de chaos magnifique, un paysage d’un chatoiement et d’une beauté
inimaginables.
»
Ce patient souffrait d’une dépression réfractaire qui fut traitée par la psilocybine dans le cadre d’une étude réalisée à l’Imperial College de Londres. Les patients avaient suivi auparavant au moins deux protocoles conventionnels de traitement, sans succès. En outre, l’effet positif de la psilocybine a été observé de manière quasi immédiate suite à la prise de deux doses et a perduré pendant les six mois de suivi. Une autre étude sur la psilocybine conduite à l’université Johns Hopkins aux États-Unis a porté sur cinquante et un patients atteints de cancer en phase terminale et souffrant d’anxiété et de dépression. Les deux tiers d’entre eux ont déclaré que l’expérience a été l’une des plus importantes de leur vie. « J’ai été capable de comprendre ce qu’est l’unicité », a déclaré l’un d’eux.
Un autre a éprouvé « le sentiment que tout est un. J’ai ressenti l’essence de l’univers ». Ainsi, 90 % des patients ont montré une réduction significative de leurs symptômes dépressifs et anxieux !


La recherche entravée


Pour Stephen Ross, l’un des auteurs de l’étude, « le fait qu’une seule dose d’un médicament produise des résultats aussi conséquents et durables est tout simplement sans précédent dans l’histoire de la psychiatrie ». Paradoxalement, c’est précisément cet effet immédiat, intense et durable, qui explique que des autorités de santé largement inféodées aux intérêts économiques des grandes entreprises pharmaceutiques continuent de freiner la recherche sur ces substances, et a fortiori leur usage à grande échelle. C’est aussi l’un des facteurs qui est à l’origine de leur mise à l’index dans les années 1960. Le Pr David Healy, psychiatre et professeur à l’université de Cardiff, établit un parallèle judicieux avec le traitement des ulcères gastriques : « Comment les substances telles que les psychédéliques en thérapie se comparent-elles avec les traitements comme les inhibiteurs spécifiques de la recapture de la sérotonine (ISRS) et les autres substances utilisées conventionnellement en psychiatrie ? Une des meilleures façons de le comprendre est de comparer avec les traitements que l’on utilisait pour les ulcères au milieu des années 1980. Le traitement était les anti-H2 (antiacide) ; ils ne guérissaient pas l’ulcère et c’était un traitement à vie. C’était formidable pour les laboratoires, pas tellement pour les patients et moyen pour les médecins. Puis, au début des années 1980, l’Australien Barry Marshall a découvert que les ulcères étaient causés par une bactérie vivant dans l’estomac et qu’un traitement par antibiotiques permettait de s’en débarrasser complètement. Aujourd’hui, on n’a plus d’ulcères comme avant. Au lieu de s’intéresser à ces recherches à l’époque, les laboratoires ont tenté de les bloquer. Nous sommes dans une situation similaire avec les ISRS, qui ne guérissent pas les cas de dépression et autres... »

Réduction de l’activité cérébrale
De façon contre-intuitive, l’expérience psychédélique est corrélée à une réduction globale de l’activité cérébrale, là où l’on s’attendrait à un véritable feu d’artifice synaptique, compte tenu de la richesse du vécu subjectif. Plusieurs études ont en effet montré que le flux sanguin et le métabolisme cérébral diminuent au cours de l’expérience psychédélique. Pour Bernardo Kastrup, chercheur en sciences cognitives et en philosophie de l’esprit, on a là un indice fort contre le physicalisme (ou matérialisme) et en faveur de l’idéalisme philosophique, à savoir le fait que la conscience serait le socle de la réalité et que le cerveau agirait comme un filtre, une valve de réduction, pour constituer notre expérience ordinaire de l’espace et du temps.



Une prise de conscience soudaine


Les choses ont sensiblement évolué ces dernières années sous l’influence de chercheurs qui ont fini par obtenir des autorisations ponctuelles d’effectuer des recherches sur des substances classées au tableau des stupéfiants.

Quelque chose de fondamental a été touché, comme un socle, un fond existentiel, dans lequel la personne s’est finalement dissoute.

Les dérogations obtenues ont rapidement permis d’accumuler des données scientifiques irréfutables sur l’intérêt thérapeutique de ces molécules, qu’il s’agisse de la psilocybine (présente dans les « champignons magiques »), la DMT (principe actif du breuvage chamanique ayahuasca, notamment), la MDMA (ecstasy, molécule de synthèse dérivée de l’huile essentielle de sassafras) ou même le LSD (molécule de synthèse dérivée de l’ergot de seigle). Lorsqu’elles sont utilisées dans un cadre thérapeutique, à rapprocher de l’usage rituel, ces substances psychédéliques produisent une prise de conscience soudaine (voir bonus web).

« Si vous donnez à quelqu’un de l’ecstasy, il y a des chances que cette personne vive une prise de conscience soudaine, fulgurante : “Ah, c’est donc de cela qu’ils parlaient !” », explique Manuel Schoch, thérapeute suisse. « Autrefois, vous pouviez partir faire de la méditation pendant dix ans et, si vous aviez de la chance, à un certain moment vous pouviez vous dire : “Ah, c’est cela que Jésus ou Bouddha voulaient dire !” Maintenant, on peut le faire en six heures avec de l’ecstasy ; ça ne restera pas, mais on aura vécu la prise de conscience et si l’on est sérieux, on peut commencer à travailler avec cette réalisation. Mais il faut d’abord que la porte s’ouvre, et les psychédéliques sont une aide précieuse pour ouvrir cette porte, tant qu’on est prêt à accepter que ce n’est pas la solution en soi », ajoute-t-il. (...)


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