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PUBLIÉ LE 28/11/2017
  • redigé par INREES INREES
    La rédaction

LE LIVRE À LIRE

Depuis l'au-delà

Bernard Werber
Albin Michel
Magazine » Bonnes feuilles

Depuis l'au-delà

Je me nomme Gabriel Wells.
Je suis écrivain de romans à suspens.
Ma nouvelle enquête est un peu particulière car elle concerne le meurtre de quelqu’un que je connais personnellement :
Moi-même.

Dans sa Smart électrique, Lucy roule à tombeau ouvert dans le sillon laissé par l'ambulance. Soudain, une voix résonne dans l'habitacle.
- Je peux rester avec vous, mademoiselle ? Je préfère votre conversation à celle des deux ambulanciers. Ils m'exaspèrent, et je ne supporte pas de ne pas pouvoir intervenir. Vous, au moins, vous m'entendez.
Mais bientôt, elle est forcée de s'arrêter, de nouveau bloquée dans un embouteillage.
- Pourquoi ils n'utilisent pas le trottoir ? s'indigne l'écrivain.
- Parce qu'il y a des piétons sur les trottoirs. De toute façon, cela ne sert à rien de vous énerver. Vous pouvez traverser la matière mais pas nous. Nous sommes bloqués.
- On ne peut pas prendre un hélicoptère ? demande Gabriel en soupirant. Puis il se reprend : Excusez-moi, c'est l'émotion. Heureusement que vous êtes là. Mais je n'arrive toujours pas à comprendre pourquoi vous m'aidez, mademoiselle Filipini.
- Je vous l'ai dit, votre livre a changé ma vie.
- Nous les morts ? Mais c'est mon plus grand échec commercial ! L’éditeur n’a vendu qu'un dixième du tirage, tout le reste est parti au pilon. Il a dû rester une semaine tout au plus en vitrine des librairies. Il n'a pas eu droit à un seul article dans un seul média. Ainsi meurent les livres qui ne trouvent pas leur public.
- Il m'a trouvé moi. Et maintenant que je connais mieux le monde invisible, je peux vérifier les informations qu'il contient. Certaines choses que vous dites sont justes, mais il y a beaucoup d'inexactitudes.
La Smart est toujours à 1'arrêt. Des klaxons agacés couvrent le bruit de la sirène de l'ambulance. Certains tentent des manœuvres hardies, qui ne font qu'ajouter au chaos ambiant.
- Commençons par les plus importantes. Dans votre ouvrage, vous dites qu'après la mort 90 % des âmes se réincarnent et 10 % deviennent ce que l'on appelle des âmes errantes, catégorie dans laquelle, selon vous, on trouve les suicidés et les gens qui sont encore trop attachés à leur passé.
- J’ai trouvé ces pourcentages dans Le Livre des morts tibétain et dans Le Livre des morts égyptien.
- C'est exactement l'inverse.
- Vous êtes sûre ?
- C'est logique. Tout simplement parce que la plupart des gens sont, comme vous, nostalgiques de leur « étui de chair » et de la légende qu'ils ont construite autour de leur propre personne. Il y a une phrase qui résume cela : « Chacun est prisonnier de l'histoire qu'il se raconte sur lui-même. » On aime tellement son propre passé qu'on n'est pas prêt à y renoncer d'un coup pour redémarrer une nouvelle vie dont on présume, forcément, qu'elle sera moins intéressante que la précédente.
- J’ai parfois ressenti cela avec certains de mes romans que je ne voulais pas quitter. J'étais bien avec le héros, c'était presque devenu un ami.
- Donc vous comprenez la stagnation des 90 % d'âmes errantes qui restent attachées à leur ancien moi.
- Oui. Et je reconnais qu’à force d'écrire des histoires, je perçois mon propre passé comme un roman. Je suis prêt à écouter ce que vous avez à me dire.
- Il faut que vous sachiez quelles sont les caractéristiques des âmes errantes. Je crois que vous avez déjà pu en vérifier quelques-unes, mais je vais toutes vous les énumérer telles que je les ai listées. Commençons par les avantages :

1. Plus de souffrances physiques.
2. Plus de maladies.
3. Plus de fatigue.
4. Plus besoin de manger.
5. Plus besoin de dormir.
6. Plus de vieillissement.
7. Plus de peur de mourir.
8. Possibilité de voler.
9. Possibilité de traverser la matière.
10. Possibilité d'aller voir et entendre tout ce qu'on veut où on veut (sans compter qu'on entre gratuitement dans les cinémas, les salles de concert et les musées).
11. Possibilité de choisir son apparence physique et vestimentaire.
12. Possibilité de discuter avec les autres âmes errantes.
13. Possibilité d'être entendu et d'agir sur les vivants qui ne sont pas complètement « étanches » parce qu'ils ont des brèches dans leur aura : drogués, alcooliques, schizophrènes. On y reviendra.
14. Possibilité d'être vu et entendu par les chats.
15. Possibilité de parler aux médiums, enfin les bons ...

Et quels sont selon vous les inconvénients ?

Elle énumère :

1. Plus de sens du toucher.
2. Plus de goût.
3. Plus d'odorat.
4. Plus de sommeil, et donc plus de rêves.
5. Plus de possibilité d'être vu par les vivants.
6. Plus de contact avec la matière. Vous ne pouvez pas vous asseoir sur une chaise ou dormir sur un lit en les sentant. Ça n'a l'air de rien, mais à la longue ça manque.
7. Plus de possibilité de faire l'amour.
8. Plus de possibilité de posséder, d'attraper ou de porter des objets.
9. Plus de possibilité de vous voir dans les miroirs (ça devient vite énervant).
10. Plus de possibilité d'utiliser un ordinateur.
11. Donc plus de possibilité de continuer d'écrire des romans, puisqu'il est tout aussi impossible de tenir un stylo. J'imagine que cela va vous manquer.

- C'est un peu comme dans Ghost, le film américain des années 1990 ?
- À ceci près que, dans ce film, il y a encore plus d'erreurs que dans votre roman. Par exemple, à la fin, le fantôme de Patrick Swayze arrive à agir sur la matière et donne des coups de poing à son rival. Il devient ainsi « l'homme invisible » et n'a donc aucun mérite à vaincre ses adversaires ! Alors que dans la réalité, les âmes errantes ne peuvent strictement rien toucher ni bouger. Elles traversent tout.
- On ne peut même pas faire craquer les armoires, grincer les charnières, claquer les portes ou sonner les pendules dans les châteaux hantés ?
- Ça, ce sont des clichés qui ont la vie dure, mais voici la règle principale : un esprit qui a quitté un corps ne peut plus avoir la moindre action sur la matière. Tout au plus peut-il influer sur un autre esprit. Et rappelez-vous bien que les corps sont protégés par leur aura, de la même manière que l'atmosphère protège la Terre des météorites et des radiations solaires. Seuls ceux qui ont des trous dans leur aura sont accessibles, c'est-à-dire réceptifs.
L'embouteillage est enfin terminé, l'ambulance progresse et la Smart tente de la suivre au plus près, mais d'autres véhicules réussissent à s'intercaler.
- Dans votre roman, j'ai aussi beaucoup aimé l'Encyclopédie du Savoir Relatif et Absolu d'Edmond Wells. Mais comment avez-vous eu l'idée de mettre toute cette documentation à l'intérieur même du livre ?
- Le «professeur Edmond Wells » était un de mes grands-oncles. Il est mort il y a longtemps. Il avait réellement composé une encyclopédie personnelle qu'il a léguée à ma famille, et je l'ai un jour récupérée pour la lire. Je me suis alors dit que ce serait une bonne chose de diffuser ces informations souvent peu connues.
- Et il faisait quoi dans la vie, votre grand-onde ?
- C’était un entomologiste spécialiste des fourmis, mais il était aussi biologiste, philosophe, historien. Il a appelé cette drôle d'ency­ clopédie ESRA, pour «Encyclopédie du Savoir Relatif et Absolu». Elle n'a jamais été publiée, mais mes parents en ont toujours parlé comme d'une référence familiale. Et j'y ai trouvé des informations très utiles pour mes romans.
- Il s'intéressait au spiritisme ?
- Edmond Wells n'avait pas de mémoire, alors il notait tout ce qu'il trouvait extraordinaire. Pas seulement sur la mort, même s'il semblait de fait très préoccupé par l'«après-vie». Pour ma part, je me suis essentiellement servi du volume XIL qui parle de spiritualité.
- La mort, reconnaît-elle, c'est forcément le plus grand mystère de tous les temps.
Ces mots, soudain, rappellent à Gabriel qu'il lui reste peut­être un petit espoir de pouvoir revenir parmi les vivants ...


9.




Arrivée à l'hôpital Pompidou, Lucy n'est pas autorisée à suivre l'équipe médicale pour l'intervention. Plus loin, dans la salle de réanimation, le corps pâle de Gabriel Wells reçoit des chocs élec­ triques et des piqûres d'adrénaline directement dans le thorax. Malgré tous les efforts, il ne réagit pas.
- On n'arrivera plus à le récupérer, lâche un médecin.
- Non, continuez, ne me laissez pas tomber ! s'écrie en vain l'écrivain.
- Il faut encore essayer, insiste l'un des deux hommes en blouse blanche comme s'il l'avait entendu.
- Bravo ! Bonne décision. Toi, je t'aime bien.
Les médecins continuent de s'affairer, mais n'y croient plus vraiment. - Je t'assure qu'il est fichu. On perd notre temps et l'argent du contribuable.
- Bon sang, restez concentrés !
- Pas la moindre chance qu'on y arrive...
- Vas-y, choque-le au maximum, et si ça ne marche pas je t'offre un café et un muffin à la cafétéria avant de passer au suivant.
La décharge ne provoque aucune réaction, et c'est ainsi que l'enveloppe charnelle de Gabriel Wells devient définitivement hors d'usage.
- Cette fois-ci c'est plié. Je suis bel et bien foutu, songe l'écrivain.

Une question envahit alors son esprit : «Qu'ai-je fait de ma vie ?»
À 42 ans, alors qu'il a atteint le chapitre final de son existence, une sorte de bilan s'impose à lui de manière fulgurante.
Je n'en ai pas fait assez. Certes, j'ai écrit des romans, mais j'aurais pu en produire le double si je n'avais pas été aussi fainéant. Deux par an, c’était mon rythme naturel mais je me suis restreint à un parce que je savais que cela ne fait pas sérieux d'en sortir plus. J'aurais dû me battre pour que mes livres soient traduits aux États-Unis. J'aurais dû me battre pour que mes romans soient adaptés au cinéma. j'aurais dû participer à des ateliers d’écriture pour expliquer comment je fabriquais mes histoires.
J'aurais aussi dû voyager davantage. Pourquoi ne suis-je jamais allé en Australie, alors que ça a toujours été mon rêve ?
En fait, je suis passé à côté de ma vie parce quej e croyais qu'il me restait du temps. Mais là, la mort me tombe dessus, et je m'aperçois que j'ai trop attendu pour accomplir des choses importantes.
J'aurais dû m'occuper davantage de mes parents. J 'ai connu plusieurs femmes, mais j'aurais dû me fixer avec une. Pourquoi ne me suis-je jamais marié ? J'attendais la femme parfaite et je ne voulais pas renoncer au plaisir de la nouveauté. J'avais peur de l'engagement. Pourquoi n'ai-je pas eu d'enfant ? Je me rendais compte qu'il faudrait m'investir dans son éducation et j'ai eu peur d'être un mauvais père. Je suis mort et j'ai l'impression d'avoir raté ma vie.
On dit : « Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait ». On devrait ajouter : « Si les morts pouvaient continuer à vivre encore un peu en profitant de ce qu 'ils ont compris à leurs derniers instants »...
Si ces incapables de réanimateurs avaient réussi, j'aurais épousé la première femme qui aurait voulu de moi, je lui aurais fait un enfant dans la foulée, puis nous serions parties faire un tour du monde et j'aurais écrit trois fois plus de livres !
Quelle tragédie de mourir si jeune.

Des infirmiers viennent prendre le relais des réanimateurs. Ils déshabillent son corps, le manipulent et le retournent.
- Tu sais pourquoi on parle de « croque-mort » ? demande l'un d'eux. Parce qu'autrefois, quand on avait un cadavre, on mordait le gros orteil pour vérifier que la personne était bien morte et pas seulement endormie.
- Ben vas-y ! Essaye de lui mordre à celui-là, il a l'air raide.
Maladroit, l'un des infirmiers le laisse tomber. La chute de son enveloppe charnelle produit en tombant le son mat d'un sac de viande.
- Fais gaffe !
- C'est pas comme si ça allait lui faire mal !
Gabriel Wells distingue son dos nu et repère de nouveaux éléments qui le troublent.
- Eh ! Regardez par là, on dirait des taches suspectes! Il faut faire une autopsie ! crie l'écrivain, qui plane au-dessus de la scène.
Mais les vivants ne peuvent pas l'entendre, et les infirmiers sont déjà en train d'envelopper son corps dans une housse, bientôt enfermée dans une armoire réfrigérée.
Mentalement, il dresse une liste :

Indice numéro 1 : pétéchies violettes sur les paumes de main.
Indice numéro 2 : larges taches rondes violacées dans le dos.

Gabriel rejoint Lucy qui est dans la salle d'attente et patiente les yeux fermés.
- C'est pas le moment de dormir, mademoiselle, ça y est, je suis complètement mort et j'ai vu dans mon dos des traces typiques d'un empoisonnement. Il faut vite faire une autopsie !
Lucy rouvre lentement les yeux.
- Ne me dérangez jamais quand vous voyez que j' ai les yeux fermés.
- Mais...
- Il n'y a pas de « mais ». Vous ne saviez même pas ce que je faisais.
- Une sieste ?
- Non, je « déparasitais ». Je vous expliquerai plus tard. Bon, qu'est-ce que vous disiez ?
- Je veux une autopsie. Les pétéchies violettes que j'avais déjà repérées sur mes paumes, plus les grosses taches que j'ai vues sur mon dos, tout ça ce sont des indices évidents d'empoisonnement. Il faut à tout prix effectuer une autopsie pour le vérifier. Lucy, je vous en prie, exigez ça pour moi !
La jeune femme soupire, puis se lève pour aller faire la queue devant un guichet surmonté de l'inscription « Réclamations/Contentieux ».
Après une longue attente, une grosse dame lui répond :
- Seul un membre de la famille peut faire une telle demande.
Vous êtes de la famille ?
- Non, je suis juste une... amie.
- Dans ce cas...
- Voilà justement mon frère ! s'exclame alors l'écrivain.
En effet, un homme nerveux, vêtu d'un par dessus chic, entre d'un pas pressé et demande à voir Gabriel Wells.
- Mais c'est votre jumeau ! Pourquoi ne m'avez-vous pas dit que vous en aviez un ? chuchote Lucy.
Elle l'observe de plus près et reconnaît le visage rond des qua­trièmes de couverture des romans de Gabriel, le nez terminé par une petite boule, les lèvres fines, les cheveux bruns coupés court.
En effet, Thomas et moi sommes jumeaux, confirme Gabriel. On est absolument pareils physiquement, mais opposés psychologiquement.
Le frère de l'écrivain apprend par une femme de l'accueil où il doit se rendre. Lucy veut l'intercepter, mais Gabriel la retient.
- Attendez ! Ilfaut d'abord que Thomas surmonte le choc de ma mort, ensuite ce sera plus facile de le convaincre.
Il suit son frère qui court de service en service avant d'arriver à la morgue. Le tiroir contenant le cadavre de Gabriel coulisse dans un feulement.
Thomas Wells se penche et enlace le corps de son défunt frère jumeau. Il reste longtemps dans cette fusion intime, puis il se relève.
- C'est bien lui, dit-il enfin.
Le médecin légiste demande à Thomas de remplir et signer un formulaire d'identification. Ce dernier essuie une larme et s'exécute. Une fois qu'il a quitté l'hôpital, il sort son téléphone pour appeler ses parents depuis le parking et leur annoncer la nouvelle.
Lucy s'avance pour se placer face à lui.
- Thomas Wells ?
Il ne lui accorde pas la moindre attention, et se contente de murmurer :
- Ce n'est vraiment pas le moment.
- J'ai quelque chose de très important à vous dire à propos de votre frère.
- Qui êtes-vous et que me voulez-vous ?
- Il faut demander que le corps de votre frère soit autopsié. Intrigué, il la regarde pour la première fois.
- Vous ne m'avez pas dit qui vous êtes, mademoiselle ...
- Une amie très proche.
- Sa dernière maîtresse en date ? J'aurais dû m'en douter, vous êtes exactement son genre de femme.
- Juste une amie, mais...
- S'il vous plaît, j'aimerais être seul.
- Je suis désolée de vous embêter mais Gabriel m'a, enfin m'avait, dit que s'il mourait, il souhaitait qu'on procède à une autopsie.
- Quelle drôle d'idée. Et pourquoi donc ?
- Dites-lui que j'avais de bonnes raisons de croire qu'on allait m'assassiner, suggère Gabriel.
- Euh... Il pensait qu'on cherchait à l'assassiner.
- Dites-lui quej'avais reçu des lettres de menaces.
- Il avait reçu des lettres de menaces... Il savait que quelqu'un voulait l'éliminer, improvise-t-elle.
- Je sais qui est ce « quelqu'un », répond Thomas.
- Ah oui ? Qui donc ?
- Son cœur.
- Pardon ?
- Gabriel avait un grave problème cardiaque : une coronaire bouchée à 75 % par un athérome de cholestérol. Je le sais, car il m'a montré une radio. Il aurait dû faire un pontage, mais il a eu peur de cette opération à cœur ouvert, alors ila préféré écouter ce bon docteur Langman, qui, à mon humble avis, est toujours un peu trop optimiste. Langman lui a dit de faire 45 minutes de sport tous les jours, alors Gabriel s'est mis au sport. Il lui a dit de prendre 0,75 milligramme d'aspirine tous les jours, alors il a pris de l'aspirine. Et voilà le résultat. Ce n'était que du bricolage. Il aurait dû se faire opérer et prendre des médicaments contre le cholestérol. Aux grands maux les grands remèdes. Mais non... Mon cher frère a préféré suivre les conseils de son ami. Cette confiance aveugle lui a coûté cher. Je l'avais pourtant averti. Donc pas de crime, pas de menace, pas d'ennemi caché, seulement un accident cardiovasculaire comme il en arrive à tant de gens.
- Je vous en prie, insistez, Lucy! continue Gabriel. Dites n'importe quoi! Il faut le convaincre de demander une autopsie.
- Il avait reçu des menaces de mort très précises. Vous ne devriez pas prendre cela à la légère.
- Je suis désolé de vous l'apprendre, mais Gabriel avait un sérieux problème de paranoïa. Comme beaucoup d'auteurs de polars, d'ailleurs. Alors il imaginait des crimes, des complots, des assassinats, bref, tout ce qui lui servait de matière première pour son travail - simple déformation professionnelle. Le problème, c'est qu'il finissait par croire réellement à ses délires. C'était la grande différence entre nous. Il vivait dans le rêve, moi dans la réalité. Et la réalité, c'est qu'il avait une coronaire bouchée, ce qui a entraîné un infarctus durant son sommeil. Et une fois qu'on est mort, on termine dévoré par les vers (quoique, de nos jours, on soit enfermé dans un cercueil hermétique. Il paraît qu'on ne pourrit même plus, parce qu'il y a trop de conservateurs, d'anti­ biotiques et de traces de métaux dans la nourriture moderne). Vous voyez, la vérité est toujours décevante. Mais maintenant que j'y pense, je crois que ce serait quand même plus hygiénique de l'incinérer.
Non ! crie Gabriel. Ne le laissez pas m’incinérer, cela rendrait toute autopsie impossible ! Il faut le convaincre à tout prix.
Lucy prend une profonde inspiration et finit par lâcher :
- Je suis sa médium.
Thomas Wells est visiblement surpris. Il la fixe longuement en se demandant s'il s'agit d'une blague et, dans le doute, étouffe une envie de rire.
- Je ne suis pas comme mon frère, réplique-t-il finalement, je suis un vrai scientifique, moi. Je ne crois pas à toutes ces foutaises.
Gabriel fulmine.
- Qui ma fichu un frère aussi prétentieux? Il est hors de question qu'il me transforme en tas de cendres alors que mon corps est une mine d'indices!
- Je suis médium et Gabriel me parle. Il me signale, enfin son esprit me signale, qu'il ne veut surtout pas être incinéré.
Thomas soulève son sourcil droit :
- Vous prétendez qu'il est là maintenant
avec nous ? Elle hoche la tête lentement.
- Et il vous demande de me parler, c'est bien ça ?
- Exactement.
- C'est absurde.
- C'est pourtant la vérité.
(…)


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